Interview de Patricia Petibon

Interviewer un artiste n'est pas l'apanage des professionnels de la presse écrite. Les années passées des élèves du Lycée ont pu rencontrer Annick Massis, Bertrand de Billy, Natalie Dessay et Sophie Koch. Cette année, les élèves de Seconde 4 ont travaillé sur Candide de Voltaire à l'occasion du Candide de Bernstein donné au Konzerthaus de Vienne le 21 novembre 2008. Avant d'assister à la générale, ils ont eu le privilège de rencontrer la soprano Patricia Petibon, habituée des scènes viennoises et interprète du rôle de Cunégonde dans l'opérette de Bernstein. L'interview a eu lieu au CDI le 19 novembre 2008. Propos des journalistes en herbe rassemblés par Valéry Fleurquin.
Élève : Comment et qui a découvert votre talent ?
Patricia Petibon : D'abord, je ne dirai pas que c'est un talent, c'est une voix. Cette voix, il faut la travailler, l'entraîner et l'entretenir. J'ai appris dès l'âge de 5 ans à jouer du piano et j'étais dans une école de musique. Et puis j'ai commencé à chanter à l'adolescence, et vers 18 ans, j'ai pris des cours de chant ; mais il faut que la voix atteigne une certaine maturité, car comme chez les garçons, même si cela se voit moins, la femme mue. En plus de mes études de chant, j'ai pris des cours à l'université. Et puis j'ai fait la connaissance de plusieurs personnes, par exemple des chefs d'orchestre, qui, je dirais, appréciaient ma voix et qui m'encourageaient.
E : Est-ce que devenir chanteuse était votre rêve d'enfance ?
P.P. : Je n'ai pas pensé devenir chanteuse d'opéra. Tout a évolué au fil du temps. Pour arriver à devenir chanteuse, j'ai dû beaucoup travailler.
E : Quel a été votre premier rôle sur scène ?
P.P. : J'ai débuté dans Hippolyte et Aricie de Rameau au Palais Garnier. Puis j'ai fait une tournée internationale dans cette oeuvre avec le chef américain William Christie.
E : Pourquoi aimez-vous chanter ?
P.P. : C'est un vaste sujet (rires). Et bien, je trouve que le chant est un très bon moyen de communiquer des sentiments avec les gens, le public ! Oui, cela me rapproche des gens et des choses essentielles de la vie. Pour chanter il faut un certains courage, il y a beaucoup d'obstacles, d'épreuves pendant un parcours tel que le mien, mais toutes ces choses m'apportent un grand bonheur ! Le plus important lorsque l'on chante c'est de ne pas se regarder, soi, mais de vouloir projeter une image de soi et donc de la communiquer au public ! Le chant apporte des émotions très fortes et je suis très contente du métier si peu commun qui est le mien !
E : Que faites-vous pour entretenir votre voix ?
P.P. : En fait, la meilleure chose qu'on puisse faire, c'est de se taire ! Il faut économiser ses forces pour pouvoir utiliser tout son potentiel le jour de la représentation.
E : Comment vous sentez-vous face à un public nombreux ?
P.P. : Et bien, cela dépend des jours, c'est comme un saut à l'élastique car il faut se lancer ; puis on s'habitue vite. Il faut juste avoir le courage de sauter, c'est comme cela dans la vie de tous les jours.
E : En quoi votre métier a changé votre mode de vie précédent ?
P.P. : Je dois dire que cette question est assez difficile, mais je pense que c'est surtout le fait de voyager qui a vraiment changé ma vie. Pour moi, le voyage est quelque chose d'extraordinaire car ça m'a permis de voir beaucoup de monde dans ma vie et de transmettre à chaque fois des choses très intenses aux personnes venues me voir lors de mes représentations. Bien que cela me sépare de ma famille pendant une période assez longue, le voyage me ressemble vraiment beaucoup.
E : Où est votre résidence principale et où vous sentez-vous à la maison ?
P.P. : J'habite Paris, et je suis toujours heureuse de retrouver ma maison, mon salon, mon canapé. J'aime être tranquille, car, en fait, voyager implique les valises, les avions, les hôtels, le stress, de la fatigue.
E : Aimez-vous voyager autant pour votre métier, ou préféreriez-vous moins voyager ?
P.P. : Je dirais, comme c'est en quelque sorte mon métier de tant voyager, que je suis heureuse de voyager. Pourtant, le fait de traverser le monde entier est parfois très fatigant, surtout sans être avec ma famille. Même si mon fils vient avec moi de temps en temps, je voudrais bien le voir plus souvent et rester plus à la maison. En quelque sorte, mon occupation est en opposition totale avec ma vie de famille. On peut dire, en résumant, que je n'aime plutôt pas voyager, mais d'un autre côté, je suis heureuse de faire mon métier.
E: Avez-vous le temps de visiter les villes dans lesquelles vous vous produisez ?
P.P. : Non, malheureusement je n'ai pas le temps de visiter les villes dans lesquelles je chante. Entre deux répétitions épuisantes je préfère rentrer chez moi me reposer. Et si j'ai un week-end de libre, je vais voir mon fils et mon mari à Paris. Je commence tout de même à connaître Vienne car j'y ai été invitée plusieurs fois.
E : Selon vous, quel a été votre plus grand succès?
P.P. : Je ne sais pas vraiment parce que je n'ai jamais fait attention si un rôle a été mieux qu'un autre. Je ne fais pas attention à ce genre de chose.
E: De tous les rôles que vous avez interprétés, lequel avez-vous préféré ?
P.P. : Il n'y a pas vraiment de rôle que j'aie aimé plus qu'un autre ; le tout est de s'investir dedans et de réaliser le maximum pour le jouer. Il y a beaucoup de rôles qui m'ont plu.
E : Et quel a été le rôle qui vous a été le plus demandé?
P.P. : Le rôle que l'on m'a le plus demandé a été la poupée Olympia.
E : Est-ce que vous pouvez vous identifier avec Cunégonde ?
P. P. : Non, pas du tout ! Elle est terrible ! Elle pourrait tout avoir pour être heureuse, mais elle s'attache à plein de choses futiles. A mes yeux elle est comme une poupée Barbie. Elle veut des choses, mais elle les obtient d'une manière bizarre (rires). Alors non, absolument pas !
E : Quelles sont les difficultés de ce rôle?
P.P. : Je pense que ce rôle est très physique et demande de la force pour chanter. Ce rôle comporte des « sauts à l'élastique » qui font qu'on ne doit pas douter de soi-même quand on chante. On doit aussi bien s'entraîner pour ce rôle. Je pense surtout qu'on doit suivre le chemin qu'on doit prendre pour ce rôle sans s'arrêter ni faire demi-tour.

E : Comment réagissez-vous lorsque vous faites une faute sur scène lors d?une représentation ?
P.P. : Alors, d'abord je sais que tout peut arriver lorsque je rentre sur scène, la voix peut même se briser ; on doit accepter cela. On est des êtres humains, c'est donc normal de commettre des fautes. Je sais qu'il faut être optimiste, mais malheureusement je suis très dure avec moi-même. Le chanteur vit dans l'instant et il faut essayer de prendre ses fautes avec humour.
E : Comment réagissez-vous face aux critiques?
P.P. : Je ne me prends même plus le temps de lire les critiques des journalistes, surtout lorsqu´elles s´attaquent à ma personne et non à moi en tant que chanteuse. Les critiques qui ne sont pas à la hauteur ne sont pas nécessaires et peuvent blesser. Par contre les critiques des chefs d´orchestre sont importantes pour moi, et je dois dire que je suis toujours la première à me critiquer. Je trouve qu´il ne faut pas trop s´attacher aux critiques de différents journaux, car ce serait presque du masochisme.
E : Quel est le meilleur souvenir musical de votre carrière?
P.P. : Un des bons souvenirs était lors d'une représentation des Contes d'Hoffmann au Staatsoper à Vienne. En fait j'ai de nombreux bons souvenirs de Vienne... La scène n'avait pas encore commencé et puis j'étais derrière le rideau. L'acte commence et j'entends la musique amortie, bourdonnante ! Soudain le rideau se lève et la lumière brille directement sur moi et wow! C'est vraiment un des plus joyeux moments!
E : Quel chef d'orchestre vous a le plus impressionnée ?
P.P. : J'ai été très impressionnée par Nikolaus Harnoncourt, qui, à l'époque des grands chefs comme Böhm ou Karajan, a essayé quelque chose de révolutionnaire en utilisant des instruments originaux et en renouvelant l'interprétation de la musique ancienne et baroque.
E : Comment vous sentez-vous (moralement, physiquement) après avoir chanté?
P.P. : En général, après l'opéra, je me sens épuisée. En fait, ma fatigue dépend un peu du rôle que je représente sur scène. Par exemple, après avoir chanté un extrait où le personnage meurt, j´ai besoin de quelques heures pour récupérer moralement, et même physiquement. J'ai besoin de reposer ma voix et de repos physique après avoir chanté pour que je me sente mieux.
E : Voulez-vous encore atteindre d'autres buts ou êtes-vous satisfaite avec votre carrière ?
P.P. : En premier, je ne pense pas en terme de carrière, mais je suis très heureuse avec ce que j'ai maintenant. Je vis dans le temps présent, on ne sait jamais, tout peut s'arrêter d'un coup, donc il faut faire tout très lentement. Quand on est en bonne santé, on doit vivre le moment présent et pas regarder dans le futur. Mais j'ai des buts encore à atteindre : sur le plan musical, j'aimerais chanter une fois La Traviata, du bel canto. Je souhaite aussi un jour enseigner et transmettre ce que j'ai appris et ce que je sais.
E : Quand est-ce que vous comptez arrêter de chanter ?
P.P. : A cette question je ne vais pas répondre parce que je ne sais pas. Il y a des chanteurs qui ont cinquante, même soixante ans ! J'arrêterai de chanter quand je sentirai que je n'arrive plus à transmettre à un public ce que j'ai à l'intérieur. J'arrêterai de chanter quand ça devient laid ! (rires).
E : Quels thèmes d'actualité vous touchent le plus ?
P.P. : Cela peut être plusieurs choses. A un certain degré, ça peut être de la politique, par exemple l'élection du président américain Obama .
Cela peut être des gens qui se battent pour l'humanité et pour l'écologie.
Quelque chose pour l'humain, servant au bien-être.


